Peut-on encore manipuler la population congolaise – et même la communauté internationale – par des discours mensongers et des récits édulcorés ?
La réalité quotidienne des Congolais, surtout dans l’Est du pays, parle d’elle-même. Elle ne se cache pas derrière des rapports diplomatiques ni derrière des communiqués officiels. Elle s’impose, brutale, dans les rues, dans les villages, dans les familles.
Le temps du respect perdu
Il n’y a pas si longtemps, la dignité se lisait jusque dans les gestes ordinaires. Dans l’Est du Congo, lorsqu’un véhicule mortuaire passait, chacun s’arrêtait. Les passants restaient debout en silence, par respect pour le défunt et par considération pour la vie humaine. Cette discipline sociale, profondément enracinée, survivait même aux soubresauts des rébellions des années 1960, comme celles de Pierre Mulele ou de Jean Schramme à Bukavu.
Aujourd’hui, ce respect s’est effrité. La guerre, la peur et l’impunité ont défiguré le tissu social. Depuis le génocide de 1994 au Rwanda, les violences n’ont cessé de traverser les frontières, transformant l’Est du Congo en champ d’expérimentation de la barbarie.
Quand l’État abdique, la barbarie s’installe
L’insécurité est devenue permanente. Des populations attaquées à répétition, des villages traumatisés, et un État incapable de garantir le minimum : la justice et la sécurité. Plutôt que d’affronter cette faillite, on préfère accuser l’extérieur, détourner les responsabilités, manipuler les perceptions.
Le constat est implacable : le système de gouvernance congolais a échoué à stopper la descente aux enfers. Tant qu’aucun changement radical n’intervient, les pratiques les plus abjectes continueront d’empoisonner la société.
La dérive macabre
Hier, le cannibalisme était utilisé comme arme psychologique, dans l’illusion de dominer l’ennemi. Aujourd’hui, il resurgit, banalisé comme « justice populaire ». Pire : la violence s’affiche et se viralise. Dans une vidéo devenue virale, un élément « wazalendo » tue un habitant de Walungu puis s’adresse à la population, demandant si, selon eux, il a mal fait d’éliminer ce soi-disant « collaborateur des Tutsi ». Par peur, la foule répond à l’unisson que c’était « bon » de le tuer.
Ce spectacle, l’assassinat filmé, la mise en scène de la peur et l’approbation contrainte de la communauté, témoigne de l’effondrement des barrières morales et du climat d’intimidation qui étouffe toute parole dissidente.
Quelques exemples récents glaçants :
- Bukavu, août 2023 : une jeune fille de 17 ans brûlée vive au quartier Panzi, accusée d’avoir un bidon de carburant (Radio Okapi).
- Bukavu, mars 2025 : des témoignages rapportent que des voleurs lynchés sont dépecés et leur chair consommée, justifiant ce cannibalisme comme dissuasion contre le vol (Congo Rassure).
- Uvira : un voleur lynché, brûlé, puis partiellement mangé ; le député Georges Musongela s’en est indigné, appelant à une prise de conscience des autorités (Mama Radio).
Ce qui n’était hier qu’un tabou s’est mué en pratique publique. Et cette banalisation dit tout de la faillite de l’État.
Qui ferme les yeux ?
La vraie question n’est donc plus « qui manipule qui », mais « qui ferme encore les yeux ? ». Car un peuple privé de justice s’invente sa propre loi, parfois monstrueuse. Et un peuple qu’on manipule par la peur, la misère et la terreur devient un peuple qu’on déshumanise.
Or, un peuple déshumanisé perd non seulement sa dignité, mais aussi sa force de se libérer.
La restauration de la dignité est un impératif en Republique Démocratique du Congo.